Le prisonnier syrien ou la mort en silence

La situation des détenus est la plus grande question dans la Syrie actuelle. Et la souffrance des détenus est celle qui est tue avec la plus grande acuité. Hors des murs des prisons, nous avons toujours des choix pour apaiser nos souffrances, et nous disposons du soutien de ceux qui nous entourent. Le détenu, lui, n’a pas d’option. Il est seul et n’a d’autre possibilité que d’affronter celui qui se dresse face à lui, qui ne connaît ni l’indulgence, ni la miséricorde, qui lui inflige toutes sortes de tortures et de traitements qui défient ce que la conscience humaine peut concevoir. Il est impossible de se figurer la terrible condition humaine et physique des détenus, pour qui la mort apparait parfois comme la seule issue à la souffrance et à une mort mille fois chaque jour renouvelée.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de 150 000 détenus, dont moins de 30 000 ont été présentés au tribunal antiterroriste et environ 20 000 à des tribunaux civils et militaires. Le sort de cent mille autres personnes est également inconnu, pour certaines depuis plus de trois ans.

Oui, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Environ 20 000 victimes ont succombé à la torture et aux traitements inhumains qui leur sont infligés par les autorités, selon des informations confirmées. Pourtant, nous sommes convaincus qu’en réalité ce chiffre dépasse les 50 000 victimes, convaincus que l’on ne distingue que la partie émergée de l’iceberg, que ce soit les pour les chiffres, l’étendue de la torture ou le calvaire des détenus.

Les détenus sont la première des douleurs. Ils sont la mort lente. Ils sont réduits à des chiffres qui témoignent en silence de morts gratuites qui ne retiennent l’attention de personne. Les chiffres sont froids, dénués de sens pour le monde qui ne réfléchit pas même une seconde à ce qu’ont subi et à que subissent les détenus avant de devenir un chiffre parmi les autres.

Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous faire face à un régime qui, même devant les caméras et les médias du monde entier, considère la mort comme un passe-temps, comme une vengeance contre un peuple qui a osé souhaiter changer de vie. Lorsque le monde observe cette tragédie, impassible, c’est comme s’il donnait son feu vert tacite pour que celle-ci perdure.

Si nous ne pouvons rien faire, nous pouvons au moins crier. Nous pouvons crier, le plus fort possible, et continuer de crier même lorsque nos voix seront éraillées. Car il y a peut-être, quelque part, quelqu’un qui peut agir et que nos cris dérangeront, et qui agira alors. Non pas en défense des détenus ou au nom des droits humains qui pour les décideurs internationaux sont devenus un simple slogan ou une marchandise qu’ils vendent et achètent selon leurs intérêts du moment, sans égard pour l’humanité de chacun, ni même envers leurs engagements internationaux. Pourtant, même si cette personne agissait simplement pour ne plus entendre nos cris, nous aurions obtenu quelque chose.

Il ne se passe pas un instant sans que je n’imagine la situation des détenus, au contact desquels nous avons été lors de leur transfert des centres de détention vers les tribunaux, sans que je ne pense à leurs témoignages sur leurs conditions de détention et leurs souffrances, sans que je ne pense à tous ceux qui ont succombé à la torture, à la faim, au froid, étouffés ou du fait de maladies qui auraient pu être soignées par un simple comprimé que leur geôliers leur ont refusé. Et il ne se passe pas un instant sans que je ne me rappelle les odeurs corporelles des détenus lorsque nous les présentions au tribunal, ces odeurs qui font fuir les juges et les fonctionnaires du tribunal au point qu’ils ne peuvent revenir dans la salle d’audience qu’en portant des masques sur le nez. Il ne se passe pas un seul instant sans que je ne pense à mes amis disparus dans les geôles et dont jamais plus nous n’avons eu de nouvelles… Faeq… Abdelaziz, Maher, Ayas… Zaki, Mahyar… Adnan… et des centaines, des milliers, des dizaines des milliers d’autres.

Crions du plus fort possible. Si les détenus entendent nos voix, ils sauront au moins qu’ils ne sont pas seuls et ils cesseront de mourir en silence.